Et Jonone me rendit la liberté

Je me retrouve à la même place, à la même heure; mais à des moments différents. Ce lieu m’attire et m’inspire. Il éveille en moi les désirs qui m’ont poussés à venir dans cette ville. Et il éveille en moi ce désir d’écrire. Je me sens productive. Et j’ai envie de m’assoir devant cette cathédrale. Ce soir je ne pense pas à mon prince charmant. J’émerge de ma léthargie. Je guéris de cette angoisse de la page blanche qui m’a terrassée depuis plusieurs semaines. Je me sens en paix avec moi même. Aucun souvenir d’Haïti, de mon passé. Aucun désir d’avenir. Je fais le vide. Je médite. Mais j’ai les yeux ouverts. Je dois continuer ma route. Parce ce soir je ne suis pas seule…

Je les suis en trottinant. Mes pieds me font un peu mal. Mais j’essaie de vivre le moment présent. J’écoute leur babillage incessant et j’essaie d’en prendre part. Parce que la nuit est jeune et que j’essaie de faire pareil. On s’est perdu, à une, deux, trois reprises. Mais on rit. Je crois qu’on est bien ensemble. Je ne sais pas. J’espère. Peut-être que j’ai trop parlé. Ou peut-être pas assez. Est-ce que je suis ennuyeuse? Peut-être que ma compagnie n’est pas agréable? Est ce qu’ils vont m’inviter après cette sortie? Je me dois de faire ma meilleure impression. Alors je panique. Je ne sais même pas à quoi doit ressembler ma meilleure impression. Est ce que je dois rire de tout ce qu’ils disent? Je veux dire, ce sont des garçons, ils aiment bien quand les filles se montrent intéressées par tout ce qu’ils font. Non. Je vais me taire. Peut-être est-ce que je fais de mieux. Alors je continue et je les suis.

Les mains mouillées par la pluie, je ne peux pas prendre de photos comme je le voudrais. Julio fait l’aller-retour entre moi et son pote. Il essaie de m’intégrer dans la bande. Alors je saute sur l’occasion et je prends quelques photos d’eux. Ils sont joyeux. Alors moi aussi je le suis. J’ai confiance! Ma compagnie n’est peut-être pas aussi désagréable que je le crains.

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On arrive finalement à notre destination. On a plus d’une heure de retard. Mais ce n’est pas parce qu’on est noir. Vous connaissez le mythe. Je veux dire, ça joue aussi pour beaucoup. Mais vous vous rappelez les 2 ou 3 fois que l’on s’était perdu? Et bien voilà le résultat. Mais ça ne nous gêne pas, on se mêle rapidement à la foule. La pièce est petite mais bien remplie. Au milieu, l’artiste! Bien entouré, il répond aux questions. Il signe des autographes et prend des photos. Il sourit mais il paraît lointain, inaccessible. Pourquoi les artistes ont souvent cette nonchalance hautaine ? Je le regarde de l’autre côté de la salle. Je l’observe. J’ai plein de questions sur le bout des lèvres. Ses principales inspirations? Comment son art est-il apprécié? Comment fait-il passer sa réalité à travers ses peintures abstraites? Mais je me tais. J’ajoute à ma liste imaginaire: travailler sur ma timidité en présence d’étrangers.

Je fais le tour de la salle des yeux. Julio est perdu au milieu de la salle. Il m’apporte vite fait un verre de champagne et il s’éclipse à nouveau. Je me sens à l’aise. Je commence mon tour de la salle. Elle est étroite. La foule se faufile lentement, tranquillement, gracieusement. Ce voyage à travers les œuvres de Jonone me ramène quelques années en arrière lorsque indécise je suivais mon frère et ses amis à travers les rues de Jacmel. Avides d’émotions fortes et d’aventures, on traversait la ville en « quad»et on s’arrêtait devant les graffitis, des rêves plein les yeux.

Je me sens tout d’un coup nostalgique. Jacmel me manque. J’aime cet artiste. Il me ramène à ces années au cours desquelles je vivais de la culture. A ces années au cours desquelles je me passionnais d’art, ces années au cours desquelles je me rendais religieusement aux vernissages. Ou je me prenais pour une adepte des peintures de Garibaldi et que j’économisais pendant des mois afin de pouvoir me les offrir. Je vivais de l’art parce qu’il éveillait en moi des désirs d’évasion et de confusion. Je ne voulais pas comprendre ce que l’artiste voulait faire passer à travers ses œuvres, je m’inquiétais peu de l’histoire derrière chaque tableau, je créais ma propre histoire, mon propre scénario…

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Les peintures de Jonone sont colorées, mystérieuses, audacieuses. Je lis vite-fait la biographie de l’artiste. Il ne fait pas son âge. Je murmure entre mes dents: « et bien sur il devait être dominicain». Mais bizarrement je ne lui en voulais pas. Je me sentais libérée. Je savais que je venais de retrouver mon âme d’artiste. Ce soir-là quand mes pieds me ramèneront chez moi, je ne serai plus la même.

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