Je n’aime pas le feu…

Lire l’épisode précédent: Comme du sable sous les pieds, 2…

J’ai un jour brulé une photo que j’ai prise de la bourse de mon père. Je n’aime pas le feu. Autant il m’attire, autant il m’effraie. Je n’aime pas la sensation de la chaleur, de la brulure. Je n’aime pas cette impression de danger que dégagent les flammes.

Le feu n’est jamais calme, il n’est jamais tranquille. Il n’y a pas de sérénité dans le feu. Il étincelle, il brille. Les couleurs, ces mélanges de jaune, de rouge, d’orange et de bleu à certains endroits, témoignent d’une forme d’indécision. Le feu me rappelle la joie, l’insouciance. L’insouciance, un sentiment qui m’a laissé il y a si longtemps. Cette façon de se libérer de toute inquiétude, de tout tracas et de toujours sourire. Cette naïveté, je ne la connais pas.

Pourtant, j’aurais aimé pouvoir regarder la vie, libre de tout soucis. Ne pas avoir envie de me pendre à cause de mon impuissance. Pouvoir étouffer ces flammes qui me brulent l’estomac, qui me calcinent les triples. Il n’y a pas moyen de combattre la douleur. Il n’y a pas moyen de comprendre la tristesse. La seule sensation vraie dans la tristesse, c’est le vécu. C’est de pouvoir se réveiller et dire: « je ne sais pas comment t’expliquer, mais c’est comme ça que je me sens ». La seule compréhension à la douleur c’est de se retrouver dans la situation. C’est de fouler le sol d’un mal tellement profond que les mots ne peuvent l’expliquer, que les pleurs ne peuvent l’apaiser. Mais de savoir que ce mal est tien. Qu’il n’y a pas moyen de s’en séparer. Que tu trouves ou pas la force d’en parler, tu sais que ce mal te possède. Que lui seul décidera quand il voudra partir. Que lui seul décide quand est-ce qu’il veut se rendre insupportable ou quand il veut te donner un répit. Tu te laisses souffrir. Tu vis avec cette douleur dans la gorge et tu pries qu’à un moment donné tu pourras avaler ta salive sans avoir l’impression d’avaler tout ton coeur. Tu assèches tes larmes. Non pas avec tes mains mais avec cette aptitude que tu as développé au fil des années: ce pouvoir de pleurer à l’intérieur de toi mais sans jamais montrer une larme. Ce pouvoir s’appelle: «mourir de l’intérieur».

Alors j’ai regardé la photo bruler. Je l’ai déchiré avec beaucoup de mal et par désespoir. Le papier, dur sous mes doigts, refusait de s’éparpiller. Alors j’ai pris une allumette et j’ai regardé la photo se réduire en cendres. Peu à peu, une sorte de soulagement m’a envahi le coeur. Comme si bruler la photo de cette fille pouvait sauver le couple de mes parents. Je n’ai pas souri, je n’ai pas dit un mot, j’ai à peine pensé, pourtant je me suis sentie forte. J’avais posé une action. J’avais fait un geste pour toutes ces années au cours desquelles je m’étais tue.

Je me suis levée. J’ai déposé la boite d’allumette près de l’évier et je suis partie vaquer à mes occupations. Je n’ai jamais parlé de cela. Personne ne m’a jamais posé de question. C’est comme si cet épisode n’avait jamais existé. Je me demande si tu as jamais fait quelque chose de semblable. Je me demande d’où tu viens? Viens-tu d’un foyer brisé? Combien de fois as tu eu peur de rentrer chez toi? Combien de fois as-tu regardé tes parents jouer ce rôle du couple parfait, et que tu t’es maudit. Combien de fois t’es tu senti envahi par la gêne? Parce que toute cette perfection, toute cette mascarade que tout le monde semblait admirer, toi tu n’y étais pas dupe. Mais toute cette scène t’apportait une sorte de réconfort. Et puis un jour le masque tomba. Peu à peu tes parents ont arrêté de faire semblant de jouer. Peu à peu les spectateurs ont compris le déroulement de l’acte. Et alors tu t’es retrouvé à regretter cette époque au cours de laquelle tu pouvais encore prétendre de ne rien comprendre. Combien de fois?

Je suis un incompris, un mal-aimé. Et j’entends des voix que Je suis la seule à entendre. Ils rient, ils ricanent. Et ils me disent qu’ils me comprennent. Et je trouve en eux des amis. Cher journal. Ne pense pas que j’ai oublié. Je suis encore là face à cet océan. Plus que jamais je veux en finir. Je suis déprimée et j’ai mal.

À suivre…

Lire épisode 1: comme du sable sous les pieds…

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3 réflexions sur “Je n’aime pas le feu…

  1. Je comprends mieux que personne la situation de Mathilde. Je sais ce que c’est que de vivre la separation de ses parents . lorsqu’on a ce sentiment De honte face à nos camarades . lorsque nos amis parlent de La parfaite union de leurs parents et que pour nous c’est totalement l’inverse et quand c’est à Notre tour De parler des notres qu’on essaie De fuir La conversation juste pour ne pas expliquer ce maudit cauchemar sans fin…

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