Les coups de Gueule de Wendelle, 1: La dictature du Visa

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Ceci est la quatrième fois que je commence ce papier. Tout est clair dans ma tête mais pourtant j’arrive pas à m’exprimer sans me dénuder. Et dès que je dois écrire à propos d’Haiti, dès que je dois parler d’elle, j’ai toujours cette peur de perdre mon objectivité. Pourquoi? Parce que Haiti, c’est mon pays de coeur. C’est cette terre où je me vois vieillir. C’est ce pays que j’apprendrai à mes enfants à aimer et à respecter. C’est cette terre qui m’a appris à pardonner, à me résigner, à être courageuse, à réessayer et à aimer.

J’ai aimé Haiti lorsque j’ai du parler d’elle après le 12 janvier. J’ai aimé Haiti lorsqu’elle était sous les tentes. J’ai aimé Haiti après les élections bafouées, 1, 2 3, 4 fois. J’ai aimé Haiti avec la transition, les mauvaises décisions, avec les peurs, les manifestations, les 2 carnavals par année. J’ai aimé avec les coupures d’électricité, avec les routes… non, sans route. J’ai aimé avec le dollar à 40 gourdes et je l’aime avec le dollar à 100 gourdes. J’ai aimé Haiti, lorsque je payais une bière Prestige à 25 gourdes et je l’aime avec les concerts à 100$ USD. J’ai aimé Haiti avec le Chikungunia, avec l’ONU et son choléra. J’ai aimé Haiti sans savoir pourquoi. Je l’ai aimé quand j’ai du la quitter, et je l’ai aimé quand j’ai du y retourner, à chaque fois. Parce qu’à fois que je dois parler d’elle, à chaque fois que je dois expliquer sans savoir pourquoi, je me rappelle que je sais pardonner, que je sais me résigner. Je me rappelle que je suis courageuse, je réessaie et j’aime.

Mais il m’arrive de me révolter, pour des non sens. Contre des petits trucs. Contre une route bloquée, un drapeau mal utilisé, une “Miss Universe”que l’on malmène sur internet parce qu’elle a fait une faute de grammaire. Ou encore contre ces artistes qui se croient supérieurs parce qu’ils ont la possibilité de voyager. Tiens parlons de voyage. Sujet sensible pour Haiti. Parce que je me suis dit, si une bonne partie de mon blog concerne le voyage, il serait quand même bien aussi que j’aborde certains de nos problématiques. Parce qu’en Haiti, quand on parle de voyage, on doit penser à l’émigration de masse, on doit penser au “boat people”, à ceux qui traversent tout le continent américain pour se rendre aux Etats-unis et se retrouvent bloqués à la frontière du Mexique, à Saint-Domingue, au Chili, à tous ceux qui, aujourd’hui, sont confrontés au dilemme du TPS (Temporary Protection Status). Et parler de tout ça, revient à parler d’une économie en faillite, de politique boiteuse, d’un peuple sans espoir et sans opportunité. Tout cela n’est pas le principe d’Hello-Crepuscule. Hello Crepuscule c’est le rêve, c’est la possibilité de se dire que tant que le soleil se lèvera, il y aura toujours la possibilité de créer. Alors si je ne peux aborder les raisons profondes liées au déplacement d’un pays à un autre d’un bon nombre de mes compatriotes. Laissez-moi pousser un coup de gueule, contre ces artistes qui perpétuent la dictature du visa américain, vendant le rêve que la réussite se résumerait à ta possibilité de pouvoir aller jouer dans une salle à Brooklyn et minimisant ainsi le travail de ceux qui arrivent à remplir une salle à carrefour et à faire danser toute une jeunesse.

Dans un pays où on a la mentalité de “partir à tout prix”, où le peuple est prêt à abandonner famille et amis pour tenter sa chance avec l’inconnu, avec tous ces problématiques liés au fait que l’on soit malmenés à l’international, mais que l’on est persuadé que mieux vaut être dénigré par des étrangers que ses compatriotes, je trouve cela insultant qu’un artiste trouve convenable d’utiliser son visa à chaque fois comme arme d’attaque contre ses frères de scène. C’est d’un mépris envers tous ces artistes qui n’ont pas la possibilité de voyager, mais pire, envers tous ces haïtiens qui se voient refuser le visa où qui savent que jour après jour, ils n’auront jamais la possibilité ou les moyens de laisser ce petit bout d’ile à laquelle ils se retrouvent attachés.

Je ne critique pas ceux qui ont la chance d’aller explorer d’autres horizons. Et encore mieux si leur art, leur permet de visiter le monde. Je ne critique pas non plus ceux qui sont fiers de leur réussite et qui sentent le besoin de l’exprimer. Je ne critique même pas cette nouvelle pratique du “clash” qui se propage de plus en plus, et dont la seule intention est de détruire socialement ses concurrents, ou encore de gaver la jeunesse de mots obscènes, sans aucun apport intellectuel. Du moins, je ne critique pas encore. L’art devrait être sans limites, ni restrictions dans ses formes d’expression. Je me demande juste à quel moment notre capacité de création, notre source d’inspiration s’est-elle asséchée à tel point que notre seule façon de faire le “Hit” comme on le dit, c’est de se moquer d’un compatriote qui n’a pas le visa.

IMG_9596A quand nos “hit-maker” vont-ils réaliser que nos sénateurs eux-aussi ont si peur de perdre leur visa, qu’ils n’arrivent pas à voter des lois en faveur du pays s’ils n’ont pas l’approbation de l’oncle Sam? Et si on faisait un clash à propos de ça? A quand nos rappeurs se décideront à parler du Chili? Non pas en se moquant de nos frères qui s’y rendent, mais en parlant entre autre du fait que depuis 2016, en terme de transfert d’argent vers Haiti, le Chili se retrouve en deuxième position après les Etats-unis? Un apport à notre économie de plus de 36 millions de dollars ² en 2016. Et si on parlait du fait que le prix d’un billet France-Haiti pour les fêtes de fin d’année coute près de 2000 euros tandis que celui de France-Saint-Domingue coute seulement 1000? Alors que Saint-Domingue se trouve de l’autre coté de l’ile. Quand est-ce que le rap est devenu si paresseux que nos jeunes artistes se refusent à s’attaquer aux vrais problèmes? Ou, est-ce que le nivellement par le bas a t-il fini par ronger l’un de nos derniers piliers d’expression: la musique?

Je continuerai à vendre du rêve. Non, je continuerai à vendre la possibilité de créer, en informant sur la beauté et les possibilités de voyager. Mais si vous avez la chance d’aller visiter d’autres pays en tant qu’artistes, continuez à vendre le bon coté d’Haiti, continuez à éduquer le monde ou du moins la cinquantaine d’haïtiens dans le petit bar de downtown miami qui a fait le déplacement pour venir vous voir parce que comme tout le monde ils ont peur ou ne sentent pas prêts à payer un billet de 2000 euros pour venir supporter ces artistes qui eux n’ont pas encore le visa. Mais de grâce, retirez ce ton condescendant, cette moquerie. Pour vous, il peut paraitre anodin, ou juste léger de plaisanter à propos de ces artistes qui comme la masse de nos 12 millions de compatriotes n’ont pas la possibilité de voyager. Mais ce n’est que la pointe de l’iceberg. Et cela reviendrait à dire que même vous, en tant qu’artiste, vous minimisez l’ampleur de votre influence ou mésestimer votre talent.

 

  1. Source: http://lenouvelliste.com/article/172849/les-haitiens-au-chili-ont-transfere-36-millions-de-dollars-en-2016

 

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